"Dépôt de bilan" : le meilleur spectacle de Dieudonné ?

Publié le par Resistencia


Moralement, il ne devrait pas être possible d’écrire sur Dieudonné sans avoir pris la peine d’être allé voir sur scène la totalité ou presque de ses spectacles solos depuis 1997. Il y a une atmosphère, il y a un cheminement, et l’adage "ce qui ne tue pas rend plus fort" semble avoir été écrit pour lui.

Comme les spectacles précédents, "Dépôt de bilan" s’ouvre sur une voix-off, une invitation à éteindre les téléphones portables. La différence, c’est que le ton est cette fois plus offensif. Le spectateur comprend vite que ne pas éteindre son portable pourrait mettre l’artiste en colère, au point de le rendre incontrôlable et d’en venir aux points de suture... Dieudonné n’est pas encore apparu sur scène, et pourtant chacun sait déjà que l’humoriste est en forme. Le spectacle sera drôle tendance hardcore. Une perspective vivifiante, par les temps qui courent.

"Dépôt de bilan" commence. Il ne faut que quelques secondes à la salle - comble et multicolore, comme toujours - pour s’écrouler de rire. Dans la continuité de ses précédents spectacles, Dieudonné poursuit sa réflexion sur la place du rire dans nos sociétés : "20 000 suicides par an... Dans ce contexte, l’humour est un métier de salubrité publique." Lucide, Dieudonné est cependant conscient que l’humour tel qu’il le pratique - au bazooka - peut "ne pas plaire à tout le monde", et notamment à un célèbre philosophe-milliardaire-unanimement-craint-plus-qu’il-n’est-respecté : "Pour lui, mes spectacles, c’est une séance de chimiothérapie."

Tour à tour, Dieudonné s’adresse à la Mort - "Je ne vais pas me voiler la face, ça sent quand même la ligne d’arrivée : l’humour goy, c’est terminé" -, revient sur son titre de "Champion de France des enculés 2005", s’interroge sur les moyens de le conserver ("Pousser une vieille dans les escaliers + délit de fuite en se marrant comme une baleine. Quitte à être pris pour une merde, autant être le meilleur."), se met dans la peau de spectateurs fictifs - dont un certain Monsieur Faurisson, négationniste patenté ; un lecteur du Coran un peu perché ("Hamas vaincra !") ; ou une antillaise en mal de compétition victimaire - dont il se désolidarise à chaque fois en courant... A cet instant, le spectateur ne peut s’empêcher d’avoir une pensée émue pour ces autres humoristes, ceux qui écument les plateaux de télévision, s’efforçant d’exister en monopolisant l’attention plus que la tension : ils semblent décidément bien fades, en comparaison.

Au moindre risque de dérapage, Jacky le fidèle ingénieur du son monte sur scène pour inciter Dieudonné à s’en tenir à un humour plus conventionnel : les nains, Toto et ses suppositoires, "J’ai pété Gepetto", etc. Mais rien à faire : taper sur les plus faibles n’est pas le genre de la maison - le créneau est déjà bien saturé. Dieudonné continue à bord de son Caterpilar, et gare à ceux qui passeront sous ses chenilles.

"L’écriture est un dépôt de bilan de la pensée", affirme-t-il. Pour illustrer cet axiome, l’humoriste joue une mémorable dispute familiale entre beaux-frères autour d’une entreprise en difficulté. Puis, après un murmure dans l’assistance ("Oh non, il va pas oser..."), Dieudonné se met en scène en... Jésus sur sa croix. Un Jésus tout droit sorti de chez les Monty Pythons, furieux après ceux qui le crucifient n’importe comment ("Et je sais de quoi je parle, je suis fils de charpentier !") Les blasphèmes fusent, en veux-tu, en voilà. A en juger par les fous rires dans la salle, cette prestation-ci est sans conteste le clou de ce spectacle-là... En guise de conclusion, l’humoriste rappelle, sybillin : "Oui, Jésus a été glorifié, mais pas vraiment de son vivant".

De digressions en digressions, la thématique en arrive au microcosme médiatique. En deux temps, trois mouvements, Dieudonné y fait la démonstration éclatante de la veulerie ordinaire et du deux-poids-deux-mesures dont il fait lui-même régulièrement les frais. Il y campe un journaliste à son bureau, tyrannique et arrogant vis-à-vis de ses subordonnés et des sujets qu’il estime secondaires, et servile au possible lorsqu’un puissant daigne l’appeler sur sa ligne personnelle : "Mes respects votre Seigneurie", glisse-t-il à son interlocuteur en même temps qu’il se met à ramper... Personne dans la France de 2006 n’est mieux placé que Dieudonné pour camper ce personnage-là. Le sketch sonne cruellement juste et plonge le spectateur dans des abîmes de réflexion par rapport à tout ce qu’il lit, entend ou vois. Pour les plus fidèles, il n’est pas sans rappeler celui de ’La musaraigne’, extrait du spectacle "Dieudonné tout seul", en 1997.

En restera-t-il là ? C’est mal connaître le bonhomme. Le spectacle s’intitule "Dépôt de bilan", alors quitte à poursuivre l’inventaire des monstres sacrés de l’Histoire, autant s’attaquer au plus monstrueux d’entre eux : Adolf Hitler lui-même. Un an et demi après la sortie du film allemand "La chute", Dieudonné se livre à un remake des derniers jours du despote dans son bunker. Dépotant, décapant et tout sauf gratuit... Le propos de l’humoriste n’est pas de rire de tout pour le simple plaisir de rire de tout. Dieudonné s’autorise à rire de tout pour pousser à réfléchir sur tout. Ce n’est pas la même exigence. Et cela explique sans doute beaucoup des résistances qu’il rencontre. "Du pain et des jeux" disaient les romains. "Oui mais comment fabrique-t-on le pain ? Et quel est le but des jeux ?" s’interroge en filigrane l’humoriste.

Le spectacle se poursuit, fait place à un bureau des espèces en voie de disparition, depuis lequel Dieudonné délivre des conseils surréalistes à un gorille, une baleine ou une femelle rhinocéros. Puis arrivent les témoignages de personnes récemment converties au Mouvement pour le Rien - "ouvert à tous ceux qui ne croient plus en Rien", suite d’une piste absurde tendance Raymond Devos tracée en toute fin du spectacle "1905"... Parmi les témoignages, l’impayable récit de la demande en mariage de Rachid ("qui, comme son nom l’indique, vient de Roubaix"), vêtu d’un keffieh et d’un T-shirt aux couleurs du Hamas, au père de sa copine Sarah, sioniste militant ; celui du pauvre Ban Yang Li, qui "ne comprend rien" ; et enfin celui de l’éternel Oképi Malin, vieil africain fraîchement accueilli par la douane française ("Comment ça il faut repartir ?") et choqué de devoir montrer ses papiers à un policier noir très typé haoussa, les vendeurs de chèvres du Tchad ("Tu crois que je vais donner mes papiers à un gardien de chèvres ?")

... "Si on était dans les années 40, un Juif aurait été mille fois plus en sécurité dans la maison d’un Dieudonné que dans la maison d’un Ardisson par exemple. Ardisson surfe sur la mode, il lynche celui que tout le monde lynche, il encense celui que tout le monde encense. On ne peut avoir aucune confiance en ce genre de personnage. A l’époque le courage, les risques pour soi-même étaient bien plus grand dans la résistance, que ce soit à l’occupant ou au régime de Vichy. Ardisson aurait été du côté de Vichy car il tient plus que tout à son poste, à ses entrées dans le grand monde, comme on le voit maintenant. Tandis qu’on voit bien que Dieudonné n’a pas hésité à risquer sa carrière et sa réputation (et même son intégrité physique) pour défendre l’idée que toutes les communautés sont respectables et ont les mêmes droits." (Alain59, sur ce même site).

Le spectacle "Dépôt de bilan" est sans doute la meilleure chose qui soit arrivée à la France depuis longtemps. Et l’achat du kitschissime petit CD en vente à la sortie du théâtre de la Main d’Or n’est qu’une modeste manière de remercier un homme aussi franc que concerné par les zones d’ombre et de lumière de l’humanité.


NDLR : Pour réserver vos places : Théâtre de la Main d’Or : 01.43.38.06.99 15, passage de la Main d’Or Paris 11ème (métro Ledru-Rollin)

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Publié dans Spectacle

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